questions LGBT Jean-Luc Mélenchon

Être chargé des questions LGBT dans l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon, ça sert à quoi?

A moins de quatre semaines du premier tour de l’élection présidentielle, les questions LGBT n’ont été que très peu abordées durant la campagne. Hier, nous avons interrogé Denis Quinqueton, président de HES et chargé des questions LGBT dans l’équipe de campagne de Benoît Hamon. Aujourd’hui, c’est au tour de Jean-Charles Lallemand, fonctionnaire, qui occupe une fonction similaire au sein de l’équipe de Jean-Luc Mélenchon. Signalons que seuls ces deux candidats affichent des chargés des questions LGBT dans leur organigramme de campagne.

 

Les questions LGBT sont absentes de cette campagne, comment comptes-tu les faire entendre?

Au sein du mouvement de La France insoumise, nous avons constitué une équipe thématique chargée de décliner le programme « L’Avenir en commun » en précisant les points concernant les questions LGBTI. Nous les relions à la question générale des «droits nouveaux des personnes» que nous voudrions traiter non seulement au niveau législatif mais aussi au niveau constitutionnel, puisque nous portons un projet global de passage à la 6e République, permettant de proclamer de nouveaux droits fondamentaux.

Nous sortons ces jours-ci notre livret thématique Droits nouveaux et LGBTI mais nous en avons déjà diffusé l’essentiel lors du Printemps des associations de l’inter-LGBT, à Paris le week-end dernier, ainsi que via un Appel thématique en ligne sur le site de campagne, sorti à l’occasion de la Marche du 18 mars que la France insoumise a organisée de Bastille à République. Parmi les pancartes de cette marche, on pouvait voir ainsi le «droit au changement d’état civil libre et gratuit», de même que la volonté de constitutionnaliser le droit à l’IVG ainsi que le droit de mourir dans la dignité. Les positions programmatiques de L’Avenir en commun concernant les questions LGBTI ne viennent pas non plus de nulle part. C’est le fruit du travail réalisé au cours de ce quinquennat et avant par les membres de la Commission Genre, Sexualités, LGBTI du Parti de Gauche en lien avec le milieu associatif LGBTI. Celui-ci a pu être versé comme contribution programmatique au mouvement La France insoumise appuyant la candidature de Jean-Luc Mélenchon et les candidat-e-s qu’il soutient aux législatives. Par ailleurs, le mouvement de campagne La France insoumise était déjà présent pour diffuser les positions LGBTI du candidat, tant sur la plupart des marches des fiertés LGBTI en 2016, notamment avec Jean-Luc Mélenchon en personne à la Marche de Paris en juillet, que sur la Marche de l’Existrans en octobre. Par ailleurs, pour revenir à la campagne présidentielle, à moins d’un mois du premier tour et à la relative absence des questions LGBTI, le candidat Jean-Luc Mélenchon a eu l’occasion de répondre au cours de ce mois de mars, dans le délai imparti, à un questionnaire associatif sur les questions d’homoparentalité. Il formulait dans ses réponses des propositions assez ambitieuses et documentées. Je m’étonne de ne pas voir de la part de cette association de retours sur les réponses à son questionnaire, comme c’est l’usage et que cela avait été annoncé. Je n’ose imaginer que Jean-Luc Mélenchon ait été le seul à répondre mais, dans le doute, je me laisse à penser qu’il a peut-être formulé les propositions les plus abouties. J’aimerais pouvoir vérifier sur pièce en comparant les différentes réponses des candidat-e-s, si différentes réponses des candidat-e-s il y a eu. Ce serait aussi une manière de faire vivre les questions LGBTI –dont on déplore l’absence– pendant cette campagne .

Jean-Luc Mélenchon s’est positionné en faveur du mariage dès le début. Mais récemment, certains propos ont pu choquer, notamment ce qu’il a déclaré récemment à Famille Chrétienne. Il y expliquait que le mot mariage pouvait prêter à confusion.

« Certains propos ont pu choquer »… allons bon, de quoi parle-t-on exactement ? Je reviendrai sur l’interview en question à Famille Chrétienne et son contenu précis mais d’une façon générale, j’espère que personne, du fait de la campagne électorale, de la compétition entre candidats et du droit légitime à préférer d’autres candidats que Jean-Luc Mélenchon, n’envisage de le repeindre en homophobe notoire du fait de «certains propos», comme si c’était un habitué du genre… Jean-Luc Mélenchon est venu plusieurs fois sur la Marche des fiertés à Paris, a fait toutes les marches revendicatives pour l’Egalité et contre les manifestations homophobes de 2012-2013… En juin 2016, il me semble qu’il a été dans les premiers politiques à qualifier la tuerie d’Orlando d’acte homophobe, tandis que d’autres ont dû sortir plusieurs communiqués pour réussir à l’admettre. Et, encore dernièrement, suite à la récente poignée de mains entre Marine Le Pen et Vladimir Poutine, il a eu aussi de nouveau l’occasion de dénoncer les lois homophobes qui caractérisent la politique intérieure de Poutine en Russie… Pour ce qui est de l’interview à Famille Chrétienne sortie au début du mois de février, quand j’ai vu l’extrait que certains ont mis en exergue, en titres d’articles, pour faire un buzz sur les réseaux sociaux, je veux bien croire que certains ont pu être choqués… Mais j’espère bien aussi que chacun est allé lire l’ensemble du contenu de l’interview en question pour voir que, lorsqu’il s’adresse à ce journal, il ne recule en rien sur le principe de laïcité et sur les revendications qu’il porte et qui sont à l’opposé de la pensée de la ligne éditoriale de ce media : PMA pour toutes, acceptation de l’homoparentalité comme un fait non discutable, droit de mourir dans la dignité avec le suicide assisté… A ce que je sache, lui, n’est pas allé serrer des mains des acteurs de la Manif pour tous, n’en a pas rabattu sur le principe d’égalité des droits en invoquant une «clause de conscience» mal venue ou n’a pas déclaré que c’étaient les participants de la Manif pour tous qui se seraient «sentis humiliés» du fait même de l’adoption de la loi d’égalité sur le mariage.

Pour revenir sur le passage exact de l’interview dont beaucoup n’ont fait tourner que la première phrase tronquée sur les réseaux sociaux : «Avec la Manif pour tous, je veux faire le pari positif du malentendu. La reconnaissance des couples homosexuels à l’état civil n‘est pas le sacrement reconnu à l’Eglise», c’est assez ironique, non ? C’est une façon de dire au milieu catholique organisé que représente ce journal : je vous parle poliment mais laissez les gens tranquilles en ce qui concerne le mariage républicain et laïque ; ça ne vous concerne pas en tant que tels ; on n’a pas légiféré sur le mariage religieux pour lequel chaque religion fait bien ce qu’elle veut si elle a décidé d’être rétrograde ; donc ne venez pas ramener des considérations religieuses en ce qui concerne le mariage à l’état civil… Chacun-e peut penser ce qu’il veut de ce procédé rhétorique de l’ironie en la circonstance ou même, plus fondamentalement, de la stratégie de s’adresser au lectorat de Famille chrétienne. Nous, les personnes L, G, B, T ou I, avons toutes et tous été touché-e-s par les injures LGBTI-phobes auxquelles ces «manifs pour tous» ont donné lieu lors du débat sur la Loi mariage, et encore ensuite. Et je comprends l’envie de leur rendre chaque injure «œil pour œil, dent pour dent» ou de faire un peu comme si le bloc réactionnaire dans ce pays, ça n’existait pas vraiment et n’avait pas de bases sociales, parce qu’on a tou-te-s envie de respirer… Jean-Luc Mélenchon, peut-être car il ne s’est pas situé sur le même plan, a fait, lui, le choix stratégique de s’adresser à ce groupe social des catholiques traditionnels qui a pris en nombre le pavé de Paris et des grandes villes, il y a quatre ans. Mais il l’a fait sans en rabattre sur le contenu des positions portées, avec l’idée qu’il peut faire bouger les consciences sur le terrain de la conviction. La clé de la conduite politique de Jean-Luc Mélenchon est d’accepter la conflictualisation de la politique, que le consensus des experts est anti-démocratique et nie la souveraineté du peuple. Tandis que c’est la conflictualité qui permet au peuple de choisir, entre des points de vue clairement exprimés et clairement opposés. Chacun peut bien sûr avoir sa propre appréciation sur la façon d’affronter un adversaire politique ou social et présentement sur le bien-fondé stratégique de répondre à une telle interview mais il n’y a pas à se faire peur inutilement à imaginer que Jean-Luc Mélenchon serait devenu un homophobe, ni même quelqu’un qui, au fond, caresserait la Manif pour tous dans le sens du poil. Ce n’est pas le contenu de ce qui leur a dit.

Comment juges-tu le quinquennat qui s’achève en matière d’égalité des droits?

L’égalité des droits entière reste à conquérir. Les personnes transgenres et intersexuées continuent de subir des discriminations et des atteintes physiques y compris par les institutions publiques. Et tou-te-s les LGBTI ont eu à subir le déchainement des violences, verbales et parfois physiques. Face au camp réactionnaire, l’action du gouvernement a enchainé les reculades et les promesses non tenues, sur le terrain des droits des personnes comme sur celui des droits sociaux, du reste : «clause de conscience» des maires invoquée à tout bout de champ, sur le mariage entre personnes de même sexe comme sur la non diffusion de campagnes de prévention VIH explicites ; recul sur les «ABCD de l’égalité» d’apprentissage à l’école d’une éducation non sexiste ; loi sur le mariage de 2013 évacuant la PMA pour les femmes lesbiennes et PMA disparaissant même de l’agenda parlementaire ; loi «Justice du 21e siècle» déjudiciarisant le divorce et le changement de prénom à l’état civil, mais pas la libre détermination du genre des personnes transgenres ; loi Leonetti sur la fin de vie refusant d’instaurer un droit de mourir dans la dignité fondé sur le libre choix des personnes… La question du don du sang a elle-même fait des zigzags d’annonces ministérielles contradictoires avec au final un dispositif peu compréhensible, tant du point de vue de la santé publique et de la prévention que du principe de l’égalité de traitement.

Mais il y a quand même eu le mariage pour tous et l’adoption?

La revendication du mariage pour tous et son obtention de haute lutte en 2013 étaient certes une étape importante mais lever toutes les dimensions symboliques que la société avait mises dans le mariage hétéropatriarcal aurait dû entraîner des réflexions plus larges sur les institutions civiles et sociales, les modèles familiaux, les questions du genre et de la filiation… Bref, tout ce qu’on appelle l’émancipation, même si chacun-e met un peu derrière ce mot «émancipation» ce qu’il ou elle veut.
Pour continuer sur le chapitre de l’égalité des droits mais en sortant du domaine des questions LGBTI, comment aussi ne pas être amer sur la question du droit de vote des résidents étrangers ? La législature a commencé avec un fait historique exceptionnel : la gauche – ou en tout cas les forces politiques qui à l’époque s’en réclamaient – avait alors la majorité au Sénat. Certes, il n’y avait pas les 3/5 du Parlement pour faire passer en Congrès une réforme constitutionnelle mais quel recul d’ambition de ne pas avoir tenté de passer une telle grande réforme par référendum ! Je ne parle même pas de convocation d’une Assemblée constituante pour changer de Constitution : j’ai bien compris que seul le candidat de la France insoumise défend cette idée. Pour revenir à cette question du droit de vote, lorsque le quinquennat était déjà bien avancé, plus aucune réforme constitutionnelle ne pouvait passer par référendum, tant l’opinion était déjà remontée contre les promesses non tenues dans les domaines économiques et sociaux. On sort du cadre des questions LGBTI mais la non renégociation du Traité européen avec Angela Merkel qui avait été promise par Hollande pendant la campagne, la fin de la retraite à 60 ans, la loi Macron passée au 49.3 et récemment la loi El Khomri passée également au 49.3…  –je ne reviens pas sur le contenu de ces lois– , quand on se présente comme un gouvernement de gauche, ça pèse forcément sur le climat politique et social. Mais pourquoi le gouvernement n’a pas fait passer toutes ces grandes réformes d’égalité des droits, tout de suite en 2012, dans la foulée de la victoire, en profitant de l’orientation du Sénat exceptionnellement à gauche, pour les modifications constitutionnelles? A l’inverse, on a eu la tentative de constitutionnaliser la déchéance de la nationalité. « Déchéance », en effet… le mot était lâché.

 

« On ne peut pas dissocier les questions d’égalité des droits civils, de celles de l’égalité des droits civiques ou des droits sociaux »

C’est pour cela qu’en bien des points, ce quinquennat laisse sur la question de l’égalité des droits un goût amer d’inachevé, voire sur certains points, un goût de jamais commencé. Mais, plus globalement, on voit que l’on ne peut pas dissocier les questions d’égalité des droits civils, de celles de l’égalité des droits civiques ou des droits sociaux. Quand on commence à céder d’un côté car on refuse d’accepter la conflictualité du débat politique, le rapport de forces dans la société des options en présence et le travail de conviction, on finit par céder sur toute la ligne, parce qu’aucun droit, qu’il soit social, civique ou civil, ne s’obtient sans être arraché à l’oligarchie, qu’elle soit classe politique conservatrice, Eglise ou Medef.

Quelles propositions nouvelles essaies-tu de faire valoir?

L’idée pour nous est de dépasser la seule question de l’égalité des droits en comparant ce que les hétéros cisgenres ont, pour le donner aux personnes L,G,B,T ou I par simple effet mécanique. C’est pour cela que parmi les propositions que notre groupe essaie de faire valoir, il y a bien sûr la PMA pour toutes, qui est la grande promesse oubliée du quinquennat mais de façon plus générale, on veut repartir de la question du genre pour aller de l’avant. Déjà en 2012, Jean-Luc Mélenchon s’était exprimé aux Folies Bergères en mettant la question des personnes transgenres en premier, en reprenant la position du Conseil de L’Europe de l’époque sur la non-stérilisation forcée pour reconnaître un parcours de transition à l’état civil. Depuis, la loi française a bougé en 2016 mais les exigences aussi, notamment du fait du modèle législatif argentin en 2013 repris par d’autres pays, ainsi que par les nouvelles préconisations du Conseil de l’Europe (résolution n°2048 en 2015) et du Défenseur des droits en France. L’exigence est désormais celle du changement d’état civil libre et gratuit devant un officier d’état civil en mairie, à savoir la totale déjudiciarisation de la procédure. L’autre point que nous mettons en avant désormais, c’est l’arrêt de la mutilation des personnes intersexes par assignation forcée, imposée par une vision binaire du genre. Assez étonnamment, le Président Hollande termine son quinquennat en posant également cette question sur la table mais sans proposer de solutions, en mode «testament» pour la personne qui lui succédera. Sur cette question, les forces politiques – et j’y inclus la France insoumise et ses composantes – ont un vrai progrès à faire en termes de compréhension et de popularisation des enjeux qui relèvent pourtant, ni plus ni moins, de l’intégrité physique fondamentale des personnes. Cette question entre directement dans l’idée que nous portons de «droits nouveaux des personnes», au-delà des questions plus classiques d’égalité des droits ou de non-discriminations.

L’autre bloc de propositions tourne autour d’une réforme d’ensemble de la filiation, incluant bien sûr la PMA pour toutes. L’idée ici serait d’avoir comme principal mode d’établissement de la filiation le mécanisme de la reconnaissance volontaire en mairie, tels que les pères non mariés en couples hétéros (donc pacsés ou concubins) le font actuellement, actant ainsi l’engagement parental, quel que soit le mode d’union ou du nombre de parents, comme base de la filiation. Cela vise aussi à en finir avec l’obligation d’un jugement pour adopter ses propres enfants. Il s’agit aussi de débarrasser finalement la question de la filiation du primat biologique qui empoisonne, par exemple, le débat sur la PMA, où chacun-e essaie de faire «comme si» c’était quand même un peu «biologique» (en vérité, c’est le système actuel qui consiste à «mentir aux enfants»), alors que l’on sait que le lien biologique ce n’est en rien une garantie d’amour parental et de bien-être offerts aux enfants. La réforme de la filiation serait ainsi aussi l’occasion de réinterroger les différences entre les modes de conjugalités : par exemple, est-ce que l’obtention du mariage égalitaire doit signifier la fin des avancées des droits dans le cadre du pacs ?

La question des luttes contre les discriminations et d’accès aux dispositifs de santé sexuelle et reproductive que nous portons aussi sont également importantes mais ne sont pas forcément aussi «nouvelles», alors que la question porte sur explicitement sur «les propositions nouvelles». D’une façon générale, sans être très original, on pourra répéter que les politiques de luttes contre les discriminations à l’école, sur le lieu du travail, sur Internet, dans le sport, dans les administrations tout comme les politiques de santé publique intégrant la prévention et l’accès aux soins en matière de santé sexuelle et reproductive… nécessitent à la fois une volonté politique mais aussi des moyens afférents. Et c’est un axe récurrent de la campagne de La France insoumise que de fustiger les politiques d’austérité budgétaire qui minent les capacités d’actions publiques, y compris dans les domaines touchant les personnes LGBTI dans leur vécu.

Est-ce qu’il faut craindre une remise en cause des droits des personnes LGBT si la droite devait passer ou certains acquis ne sont pas vraiment menacés?

Quand on parle de « la droite », on parle de Macron ou de Fillon ?… Et bien sûr, s’il faut examiner toutes les hypothèses, il y a le risque Marine Le Pen, même si le second tour de l’élection présidentielle est là justement pour «éliminer», alors que le premier tour est là pour «choisir» le projet politique qui nous correspond le mieux. Je ne pense pas qu’il soit forcément besoin de faire un long développement sur les projets de l’extrême-droite envers les personnes LGBGTI mais comme la tentation homonationaliste peut aussi exister chez certain-e-s et que Marine Le Pen elle-même a mis en avant des homos à la direction du FN, rappelons que l’extrême-droite refuse intrinsèquement et idéologiquement l’égalité des droits et que la mise en lumière d’homos au sein du FN sert surtout à opposer les groupes entre eux, en attisant les peurs des un-e-s envers les autres : pour faire bref, les homos envers les étrangers-supposés musulmans-supposés homophobes… et inversement, les étrangers envers les homos… S’il y a bien une pensée qui communautarise au sens négatif du terme la société, c’est l’idéologie d’extrême-droite. Toutefois, le soutien de Marine Le Pen à Trump et sa poignée de mains avec Poutine peuvent aussi indiquer qu’elle n’est même pas tant que cela sur le terrain homonationaliste et que si dérive homonationaliste il y a dans la société française, il faut peut-être parfois plus le chercher de façon diffuse dans le manque de solidarité de certains LGBTI envers les migrant-e-s, un manque d’ouverture sur les questions de discriminations croisées ou superposées, sur les thématiques sociales, de l’asile, de la santé publique.

« Le «risque Macron» quant à lui est autant dans les non-dits que dans ses déclarations explicites, même si ses appels du pied, sur le fond, à la Manif pour tous, sont éclairants »

Pour ce qui est des deux autres «risques de droite» pour les LGBTI, Fillon et Macron, le projet réactionnaire et traditionnaliste de Fillon est connu puisque c’est sur une ligne très «Manif pour tous» et «Sens commun» qu’il a remporté fin 2016 la primaire de la droite. Il a clairement annoncé vouloir revenir en arrière sur la filiation plénière dans le cadre des couples homosexuels, rendue possible par la loi sur le mariage de mai 2013. Mais qui aujourd’hui envisage réellement que Fillon sera le prochain Président de la République, avec toutes ses casseroles ? Le «risque Macron» quant à lui est autant dans les non-dits que dans ses déclarations explicites, même si ses appels du pied, sur le fond, à la Manif pour tous, sont éclairants. Son dépliant-programme annonce de façon sibylline son souhait de lutter de façon prioritaire contre «LA discrimination» (au singulier dans le texte !) : la pluralité des motifs de discriminations – sexe, orientation sexuelle, identité de genre, origines, religion, santé, handicap… – , il ne semble pas connaître. La culture du consensus mou incarnée par Emmanuel Macron, en picorant un coup dans le corpus de la droite, un coup dans l’héritage du PS, s’illustre dans le manque d’ambition dans le domaine des droits LGBTI, comme ailleurs. Ce n’est même plus une question de renoncements comme avec Hollande et le PS, c’est davantage du domaine de l’impensé total. Cela dit, à celles et ceux qui voudraient voir dans Macron un rempart à quiconque encore plus à droite, je mets en garde contre ce que signifie à mes yeux le projet de société façon Macron. Prenons la question de la lutte contre les LGBTI-phobies en milieu professionnel. Avec la libéralisation décomplexée des relations de travail, la déclinaison du Code du travail par accords locaux entreprises par entreprises, que deviendra l’article législatif du Code du Travail L1132-1 sur le principe de non discriminations dans tous les aspects du monde du travail ? Et s’il est maintenu, quels moyens auront les inspections du travail pour le faire appliquer ? Et dans une économie libérale de compétition des un-e-s contre les autres pour le fait même de garder son emploi, on aura beau faire tous les colloques sur la diversité en milieu professionnel, toutes les campagnes d’affichage contre les discriminations sur les panneaux d’informations des salariés, toutes les démarches de sensibilisation des « partenaires sociaux », si la vie professionnelle est une jungle où tous les coups sont permis, on crée autant d’opportunités pour que « les collègues » s’adonnent à des pratiques et manifestations LGBTI-phobes exécrables. Et je parle là du travail salarié soumis au caractère protecteur du Code du travail… le modèle économique de Macron, c’est l’ubérisation des relations de travail entre auto-entrepreneurs, régies par des relations de droit civil ou du commerce. Comment dans ce contexte promouvoir un cadre collectif de lutte contre les discriminations en milieu professionnel ? Je ne dis pas qu’il n’y a pas lieu d’avoir un travail spécifique sur cette question des non-discriminations au travail mais mon approche est d’interroger tous les éléments provoquant les plafonds de verre et la non-égalité professionnelle. La question est assez documentée en ce qui concerne les inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes, que ce soit l’inégalité salariale à travail égal ou que ce soit dans les promotions en responsabilités conduisant aussi à des avancements de carrières différenciés, mais elles touchent aussi les préjugés racistes ou envers les personnes LGBTI. La culture de la compétition professionnelle permanente et du «bon management d’équipes» qui entre dans le modèle d’entreprises dont Macron se fait le héraut, se concilie très bien de la reproduction du patriarcat et des stéréotypes sexistes, racistes ou LGBTI-phobes dans le monde du travail. Qui donc, dans les têtes, remplit le mieux le rôle du «bon manager d’équipe» en entreprise compétitive, que le mâle-blanc-hétéro-cisgenre-dominant ?

Comment vois-tu pour l’instant la campagne?

D’une façon générale, cette élection présidentielle ne ressemble pour le moment à aucune autre. Les deux grands partis politiques de la 5e République ont organisé leurs primaires en novembre et janvier. Le jeu médiatique aidant, tout le monde était censé se plier à cette démarche. Sur le coup, il était de bon ton de penser que Jean-Luc Mélenchon, hors cadres des primaires, était le vilain petit canard. Au final, ces primaires ont surtout été l’occasion pour celles et ceux qui s’y sont déplacés de dégager les favoris ou les hommes incarnant le plus les deux partis du système politique de la 5e République. Exit le Président sortant Hollande qui ne s’y est même pas présenté. Exit les Sarkozy, Valls et Juppé… Mais aujourd’hui, fin mars 2017, aucun des concurrents eux-mêmes qui ont participé à ces primaires ne semblent vouloir en respecter les résultats. Et qui imagine réellement, désormais, que parmi les deux vainqueurs de ces primaires, Fillon et Hamon, il y ait le nom du futur Président de la République ? A cela s’ajoute le contexte particulier qui surplombe tout : les casseroles de Fillon. Non pas que le dénonciateur des dérives de la 5e République que je suis ait à reprocher qu’il y ait toutes ces poursuites judiciaires sur ces affaires sur lesquelles la clarté doit être faite. Mais le climat qui entoure le maintien coûte que coûte de Fillon dans la course présidentielle ne sert guère, pour le dire avec euphémisme, la richesse du débat public sur les autres thèmes de campagne qui pourraient être abordés. Nous sommes à peine un an après un mouvement social majeur dans le pays contre la loi El Khomri qui avait remis les questions sociales, notamment du droit du travail, au cœur des préoccupations collectives. Et parmi les multiples fonctions que peut avoir une campagne électorale, il y a aussi d’avoir une candidature qui incarne le débouché politique de ce mouvement social de l’an dernier.

S’agissant de l’absence d’ensemble des thèmes LGBTI pendant cette campagne qui était le point par lequel nous avons commencé cet échange, force est aussi de constater que le mouvement LGBTI lui-même n’a pas proposé en 2017 de front uni avec des mots d’ordres clairs, comme en 2012 autour du principe général de l’égalité des droits et la revendication-phare particulière du «mariage pour tou-te-s». Vu la symbolique forte du mariage, il était en 2012 beaucoup plus facile d’en faire un «slogan-obus» de campagne d’un point de vue de communication politique, alors que toutes les grandes revendications LGBTI qui sont maintenant à conquérir nécessitent un effort supplémentaire de pédagogie auprès du grand public, pour expliquer de quoi on parle. Sauf peut-être la «PMA pour toutes les femmes» qui n’est pas une revendication nouvelle dans le débat public et que tout le monde a appris à connaître, du fait des atermoiements et renoncements de la majorité sortante. Sans mythifier la campagne de 2012 et le fait qu’à l’époque les questions LGBTI y auraient été si présentes et audibles par rapport à maintenant, le mouvement militant LGBTI a lui-même explosé au cours du quinquennat, en grande partie selon le niveau de désaccords ou de soutiens tacites des associations envers les reculades du gouvernement PS. Après le passage de la loi Taubira, l’inter-LGBT a elle-même connue plusieurs crises internes lorsqu’il s’est agi de définir un nouvel agenda revendicatif : les uns pointaient toutes les promesses non tenues qui sont apparues les unes après les autres, tandis que les autres organisations voulaient principalement s’en tenir à un discours de félicitations du gouvernement sur ce qui auraient été des «petites avancées, quand même.» Cela a aussi nourri les désaccords entre l’inter-LGBT et la Fédération LGBT… et ce ne sont pas les moments revendicatifs et les volontés de renouveau militant qui ont manqué sur le terrain LGBTI non plus sur l’année écoulée : Pride de nuit, Etat-généraux LGBTI, réactions contre l’état d’urgence limitant la dernière Marche des fiertés LGBT à Paris… Mais, désunies, les organisations ne sont plus en mesure d’organiser de grand oral LGBTI pour l’égalité, comme les trois fédérations LGBTI avaient su l’organiser aux Folies bergères en mars 2012. De même, la question de bousculer le calendrier 2017 en faisant une manifestation LGBTI revendicative en avril plutôt que d’attendre la saison habituelle des marches de mai-juin, avait été vite écartée par l’Inter-LGBT, lorsque la question a été posée en amont, en interne. L’inter-associative a en revanche pris un grand soin à envoyer des questionnaires aux candidats des trois primaires de EELV, de la droite et du PS, comme si c’était de ces primaires que sortirait la/le prochain-e Président-e de la République. Je ne sais pas si quelqu’un imagine encore aujourd’hui, au vu des sondages, que ça puisse être le cas… sans compter le retrait pur et simple du candidat issu de la primaire EELV… Une telle démarche de la part d’une voix importante du mouvement LGBTI qui est certes louable, sur le papier, pour «jouer le jeu des institutions», est peut-être symptomatique d’un certain décalage entre le jeu politico-médiatique qui a entouré ces primaires et par suite de l’attention que leur ont apportée des associations LGBTI d’une part, et d’autre part l’état de la société dont la défiance envers tous les candidats qui apparaissent relever de la même classe politique s’est accrue au fur et à mesure que les gouvernements de ce quinquennat Hollande se sont assis sur les promesses de 2012 (et je ne parle pas que des questions LGBTI, bien sûr !). Dans le même temps, du côté des médias généralistes, il y a aussi eu une grande frilosité à aborder les thèmes LGBTI, comme si les débats de 2012-2013 ayant entouré la loi sur le mariage auraient duré «trop longtemps» et autoriseraient maintenant un renouveau réactionnaire. C’est pour cela, en ce qui concerne cette campagne électorale, au-delà de ce que chaque candidat écrit dans son programme ou répond sous forme de questionnaires en lien avec son équipe de campagne, qu’il n’est pas facile avec un mouvement LGBTI en grande partie désuni, de faire réellement entendre du côté des politiques des revendications LGBTI sur le terrain des droits nouveaux à conquérir. Quand je pointe des éléments de désunion au sein du mouvement LGBTI depuis la séquence «post-loi mariage», notamment pour cette campagne électorale nationale 2017, c’est pour constater et non pour dire aux un-e-s ou aux autres ce qu’ils doivent penser. Du reste, il en est du mouvement associatif comment du mouvement social et du paysage politique : «L’unité» des organisations peut être utile dans des combats pour obtenir des droits, elle n’est pas une fin en soi et ne peut se faire que sur les bases de positions claires. Je pense que cette considération sur l’unité qui peut être souhaitable mais qui n’est pas une fin en soi et qui ne peut se faire que sur des bases claires, éclaire aussi le climat général de cette campagne, sur les questions LGBTI comme sur maints autres sujets.

(2e Photo  Claire Grover)

  • claire grover

    Merci de me créditer pour l’AUTRE photo de mon ami Jean-Charles Lallemand, comme il a été convenue avec Christophe Martet.
    Claire Grover

  • claire grover

    Encore (mais c’est mieux), ma photo est celle du haut.
    Bien à vous,
    Claire Grover