Découvrez dix œuvres mémorables de la brillante exposition à la Tate Britain sur l’art queer britannique

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Durant l’ère pré-libération homosexuelle dans le monde occidental, avant le tournant des années 70, les gays et les lesbiennes ont souvent appris à regarder derrière la surface des choses, à s’inventer un monde à part quand la réalité quotidienne était si dure et dangereuse. Au Royaume Uni, évoquer l’homosexualité, sans parler de la vivre ouvertement, a très longtemps été réprouvée. Et les actes homosexuels ou l’expression de sentiments pour le même sexe étaient criminalisés. Dans l’art aussi, cette perspective queer était indicible. Pour la première fois, un musée national britannique la place en pleine lumière.

Plus de 150 oeuvres d’art et objets sont présentés dans Queer British Art, à la Tate Britain, à Londres, tous créés entre 1861, année de l’abolition de la peine de mort pour sodomie et 1967, date de la fin partielle de la criminalisation de l’homosexualité. Certain.e.s artistes sont mondialement célèbres, comme Simeon Solomon, Oscar Wilde, Radclyffe Hall, Francis Bacon ou encore le photographe Cecil Beaton, pour n’en nommer que quelques un.e.s. Mais des pans entiers d’une subculture LGBT se découvrent sous nos yeux ébahis avec ses monstres sacrés du théâtre, les female impersonators, des dessins érotiques d’un même artiste qui côtoient ses œuvres « sérieuses »  ou encore ces artistes qui refusent la classification dans un genre déterminé comme Gluck ou encore Claude Cahen.
Un des défis surmontés par cette exposition est d’avoir réussi à mêler les « beaux-arts » avec des formes artistiques plus populaires, principalement le théâtre et le music-hall. Même durant cette période répressive, le spectacle vivant a toujours été un havre de liberté et de création dans lesquelles la sexualité et le genre ont été ouvertement explorés.

Queer British Art propose donc bien une lecture différente de l’histoire de l’art, qui ne s’oppose pas à d’autres interprétations plus traditionnelles mais enrichit notre compréhension des représentations de la sexualité, du corps, des genres. Comme l’écrit joliment Clare Barlow, la commissaire de l’exposition, dans le livre qui accompagne l’expo, c’est « un pas en avant vers une conversation. »

Nous avons choisi de vous présenter dix œuvres mémorables de cette brillante exposition, un choix forcément subjectif mais qui, nous l’espérons, vous permettra d’appréhender cette exposition qui, selon la formule consacrée, est à ne pas manquer.

 

Simeon Solomon Bacchus
Simeon Solomon, Bacchus, 1867
Dans la première salle de l’exposition, nommée « Désirs codés », ce portrait de Bacchus par un des dignes représentants des pré-raphaélites, Simeon Solomon, est assez troublant. Alors qu’on imagine souvent le dieu du vin comme un bon vivant, Solomon lui donne des traits ambiguës –des lèvres charnues, une coiffure luxuriante et un regard énigmatique. Un poète de l’époque Algernon Chalres Swinburn, confiait qu’il voyait dans Solomon comme dans Bacchus, « la marque du chagrin et des désirs inassouvis ». En 1873, Solomon était arrêté dans une toilette publique et condamné pour « acte contre nature ». La plupart de ses amis lui ont alors tourné le dos.

 

 

Sidney Harold Meteyard, Hope Comforting Love in Bondage, 1901
Dans la même salle, cette toile contient aussi sa part d’ambiguïté. La quasi nudité, l’air pensif et l’aspect androgyne de Cupidon contraste avec la tenue très respectable de la femme représentant l’espoir. L’expression de Cupidon n’est pas sans rappeler le travail de Simeon Solomon. Notez la minutie très élaborée avec laquelle le bondage est représenté.

 

Oscar Wilde Prison Door

La porte de la cellule d’Oscar Wilde

Une des pièces les plus émouvantes de l’exposition n’est pas un tableau, une photographie ou une sculpture. C’est une porte de prison, et pas n’importe laquelle puisque il s’agit de celle de la cellule d’Oscar Wilde, emprisonné deux années durant dans des conditions épouvantables après un procès retentissant en 1895. Après son incarcération qui l’a laisse brisé, l’auteur part en exil en Europe, et passera les trois années qui lui reste à vivre en n’étant plus que l’ombre de lui-même.

 

 

Laura Knight, Self-portrait, 1913

Comment, une femme peint le corps nu d’une autre femme? Shoking pour les critiques de l’époque comme Claude Philipps qui n’hésite pas à trouver le tableau ennuyeux et quelque chose de «dangereusement proche de la vulgarité». Normal. Par ce tableau, Laura Knight subvertit la hiérarchie de l’artiste masculin et de la femme modèle. Et ça n’était vraiment pas du goût de tout le monde.

 


Cecil Beaton, Stephen Tennant as Prince Charming, 1927
Dans cette exposition, nous ne pouvions pas passer à côté de ce portrait de Stephen Tennant par Cecil Beaton. Tennant a été un dandy queer, célèbre dès les années 20 pour sa grande beauté, ses réparties étincelantes et son mode de vie décadent. Sans doute le plus brillant des « Bright Young Things », un groupe d’aristocrates hédonistes, ainsi qualifiés par la presse tabloïd anglaise qui se délectait (tout en les critiquant) des frasques de ces jeunes gens turbulents.

 

La robe de chambre de Noël Coward, date inconnue
« Théâtral » était un mot utilisé à la fin du 19e siècle et au début du 20e pour qualifier les queers. Les artistes faisaient bien sûr tout pour cacher leur orientation sexuelle mais les paroles d’une chanson ou encore le travestissement permettaient aux queers de s’exprimer sue la scène. Le flamboyant dramaturge, acteur et compositeur Noël Coward, ne pouvait pas être mieux évoqué que grâce à cette robe de chambre, qui deviendra son « signature look. » Coward n’a jamais évoqué son homosexualité mais ses mélodies, dont Mad About the Boy (fou de ce garçon), que l’on peut écouter dans la playlist de l’expo, ne laisse que peu de doute.

 

 

Henry Scott Take, The Critics, 1927

L’exposition mêle des représentations classiques de la beauté, issues notamment de la religion ou de la mythologie, avec des scènes de la vie quotidienne. Comme ce très solaire tableau de deux nageurs ordinaires qui regardent leur ami, sans que l’on sache ce qu’ils « critiquent », ses qualités de nageur ou sa beauté physique.

 

Hanna Gluckstein Gluck
Gluck, Self-portrait, 1942
Cet impressionnant visage a été choisi pour illustrer l’exposition. Et pour cause. Cet autoportrait de Gluck résume plutôt bien le propos des organisateurs. L’artiste qui a abandonné très vite son nom de famille et demandait à ce qu’on utilise Gluck sans « aucun préfixe, suffixe ou guillemets » est queer par excellence. Elle portait le cheveu court et des vêtements masculins et androgynes bien après que la mode soit passée. Dans cet autoportrait, elle semble défier le spectateur. Gluck with attitude!

 

Photographe inconnu pour Keystone Press, Michael Fox-Pitt Rivers; Edward Douglas-Scott-Montagu, 3rd Baron Montagu of Beaulieu; Peter Wildeblood, 1954

Durant la première moitié du 20 siècle, les gays et les lesbiennes cachent leur orientation sexuelle quand ils et elles ne les dénient pas. Cette photo est fascinante parce qu’elle capture un moment très particulier dans l’histoire de l’homosexualité au Royaume Uni. Les trois hommes, deux aristocrates et un journaliste, sortent de leur procès pour « acte contre nature ». Mais au lieu de s’excuser, le journaliste Peter Wiledeblood se définit en effet comme homosexuel. Leur arrestation et leur procès a mis en lumière ce que certains ont appelé une chasse aux sorcières, ce qui a déclenché une vague de changement dans le pays.

 

 


David Hockney, Life Painting for a Diploma, 1962
British Queer Art se conclue avec des œuvres des deux artistes gays majeurs de la seconde moitié du 20e siècle, Francis Bacon et David Hockney. Ce dernier est d’ailleurs à l’honneur dans une autre exposition à la Tate Britain (jusqu’au 29 mai). Au début des années 60, Hockney n’hésite pas à mélanger des éléments de la culture populaire et l’enseignement classique pour explorer le désir de même sexe et questionner les stéréotypes. Lors de ses années au Royal College of Art (RCA), il choisit une illustration du magazine crypto-gay Physique Pictorial, et ses mecs musclés et souriants, pour un travail d’étude. D’après ses propres mots, il a voulu se moquer du duo hétérosexuel artiste masculin et femme modèle en expliquant: « Cela se moque de leur idée d’être objectif face à un nu quand tes sentiments doivent vraiment être affectés. »

Ces oeuvres et tant d’autres, vous attendent à la Tate Britain. A noter que le musée organise une célébration de la communauté LGBTQ+ le 24 juin prochain, à l’occasion de Pride in London.

 

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‘Queer British Art 1861-1967’, à la Tate Britain, du 5 avril au 1er octobre 2017. Toutes les infos sur le site.

Image principale: Frederic Leigthon, The Sluggard (détail), 1885